Dans une lettre écrite en 1867, Frédéric
Bazille écrit à son père : "
Je vais définitivement changer d'atelier, quoi que
dise maman, je n'ai pas assez de place rue Visconti. J'ai
loué un immense atelier aux Batignolles. Il coûte
200 F de plus, mais l'expérience du mois que je viens
de passer me prouve que je peux supporter un surcroît
de dépenses
Dis moi, je te prie, où je
trouverai de l'argent le mois prochain. Que maman ne s'effraie
pas, les Batignolles sont un quartier tranquille, où
l'on dépense moins d'argent que pour vivre dans l'intérieur
de Paris ".
C'est la lettre d'un fils de famille, d'une famille de notables
protestants de Montpellier. Son père, propriétaire
de vignes est lié à la gestion de la cité,
Bruyas, un proche, est un banquier collectionneur. A force
de contempler les oeuvres de Corot, Courbet, Delacroix,
Frédéric finit par prendre goût à
la peinture. Quant à son cousin Louis, auquel il
est très lié, il recherche, en bon marchand
de tableaux, des Dürer, des Lucas de Leyde, des Mantegna.
Bien installé à Paris, Frédéric
lui donnera des conseils avantageux. Ce jeune homme est
destiné, milieu bourgeois oblige, à la médecine.
Il poursuivra,de loin, ses études pendant trois ans.
En 1862, il part à Paris, alors La Capitale des Arts.
Ainsi le carabin s'inscrit-il à la faculté
et
à l'Académie des Beaux Arts dans
l'atelier de Charles Gleyre où il rencontre et se
lie d'amitié avec Monet, Renoir, Sisley. Tous admirent
Manet, sans réserve, le peintre de l'Olympia : un
sacré scandale auprès de l'Académie
en 1865. La rupture est inévitable. Elle est double.
Rupture avec le monde des " Beaux Arts ", quand
en 1863 il quitte l'atelier de Gleyre, avec Monet ; avec
la tradition familiale quand en 1864 son père lui
permet de se consacrer à son art. Désormais
Parisien, en 1865, il loue un atelier rue de Furstenberg
(peinture au musée Fabre à Montpellier), puis
au 20 rue Visconti (peinture Richmond-Virginia Museum of
Fine Arts), enfin, en 1868, rue de la Paix devenue rue La
Condamine, n°9.
Aux
Batignolles.
Les Batignolles ne sont pas au centre de Paris : elles furent
rattachées à Paris en 1860. C'est encore un
peu la campagne avec des petites maisons discrètes,
des jardins dissimulés derrières des immeubles
neufs, des guinguettes, des tonnelles où déguster
du vin blanc pas cher à faire danser les chèvres.
La gare Saint-Lazare n'est pas loin. Elle est le symbole
du monde moderne, du mouvement, de l'évasion vers
les bords de Seine entre Argenteuil et Bougival et plus
loin même, vers Rouen et Le Havre, Honfleur, la côte
normande ensoleillée et nacrée. Mais les Batignolles
sont un lieu reconnu de La Capitale des Arts. Nombreux sont
les artistes, célèbres ou non, vivant à
Montmartre, boulevard de Clichy, Plaine Monceau. Au 35 rue
de Rome, s'est ouverte la galerie du jeune marchand de tableaux
Durand-Ruel, admirateur de Courbet et de Corot que fréquentent
tous les jeunes peintres qui critiquent l'Académisme.
Au 11 avenue de Clichy, chez Hennequin "maison fondée
en 1830 " on trouve tout le matériel pour artistes.
On peut encore voir cette enseigne en mosaïque avec
sa palette et ses pinceaux entrecroisés
Enfin, où trouver plus facilement de beaux modèles,
pas chers qui, entre deux poses, fréquentent les
bals et lieux de plaisirs de Montmartre et de l'avenue de
Clichy ?
L'atelier
idéal.
Bazille, dans son nouvel atelier pourra créer, exposer,
recevoir, vendre ses oeuvres et celles de ses amis, surtout
celles de Monet qui est dans le besoin. On peut le "
visiter " puisqu'il l'a peint en 1870, c'est "
l'Atelier de Bazille " exposé au musée
d'Orsay. Au coeur du lieu, une vaste pièce, haute
de plafond, ouvertes sur l'extérieur par une grande
verrière laissant passer la lumière subtile
du ciel de Paris ou " la fl amme généreuse
des rayons du soleil " (Zola, l'Oeuvre 1886) que tamisent
de sombres tentures. Le peintre y entasse les tableaux terminés
ou inachevés, accumule le matériel de peinture.
Il y a des fauteuils pour accueillir les amis et les clients,
un piano pour l'ami musicien et l'indispensable poêle
rougeoyant réchauffe les lieux, les modèles
et le café. Frédéric Bazille a partagé
son atelier avec Renoir "compagnon fort gai "
et Monet. Le 5 avril 1869, Bazille écrit à
sa mère : " J'ai en ce moment chez moi, Monet,
plus malheureux que jamais, sa famille est pour lui d'une
avarice honteuse
"
Pas
loin, le café Guerbois.
Emile Zola dans " l'Oeuvre ", décrit l'autre
vie des compères, la bohème, celle où
l'on se rencontre pour discuter, se disputer, boire et faire
la révolution de la peinture sous l'égide
du maître Manet qui avait son atelier au 34 rue des
Batignolles. Cela se passe au café Guerbois, 11 Grande
Rue des Batignolles (aujourd'hui avenue de Clichy). On parle
de "guillotiner l'Institut ", de renverser "
l'insolente royauté des médiocres ".
Le groupe des Batignolles, Manet, Monet, Renoir, Bazille
et leur amis critiques, que peint Fantin-Latour L' Atelier
des Batignolles (1870 Musée d'Orsay) est né
là. Ce sont les Impressionnistes.
Bazille
peint.
Avec ses amis, Bazille cherche à représenter
en peinture la transparence changeante de la lumière
au gré du passage des nuages, de la vibration de
ses reflets subtils dans une eau paresseusement mouvante,
des scènes délicates de la vie en plein air,
les baignades, les déjeuner. Tous ses efforts se
retrouvent dans " La robe rose " (1864 ), "
La réunion de Famille " (1867), " Vue de
village Castelnau le Lez " (1868), " Scène
d été " (1869).
En 1870, Bazille s'engage dans un régiment de zouaves.
Renoir, furieux lui écrit : " Trois fois merde,
archi-brute ". Affecté à l'armée
de la Loire, il sera tué à Beaune-la Rolande.
Il avait 29 ans.